DTx : Histoire d’un « insuccès » en France, Deprexis

mai 29, 2024
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Deprexis est une thérapie digitale qui n’a pas réussi à être commercialisée en France. Plus précisément, c’est un logiciel d’intervention en ligne destiné à être prescrit auprès de patients souffrant d’une dépression, en complément des soins habituels. Appartenant à la classe de produits dite DTx (des traitements thérapeutiques sous forme numérique et qui sont scientifiquement validés), Deprexis est commercialisé aux Etats-Unis, en Allemagne, et en Suisse.

Aux Etats-Unis, il est proposé par les professionnels de Santé qui exercent au sein des établissements de soins fédéraux, des établissements publics, comme ceux du système des Vétérans ou anciens combattants. En Allemagne,  Deprexis a été reconnue, remboursée et adoptée dans les cadres nationaux en tant qu’intervention thérapeutique numérique précieuse pour aider à gérer la dépression. L’application a été particulièrement remarquée par sa capacité à améliorer les symptômes depressifs et la qualité de vie des patients ayant des conditions comorbides telles que l’épilepsie et la sclérose en plaques. Au Royaume-Uni, Deprexis a été évaluée et recommandée par le NICE (National Institute of Care and Excellence) en 2023 dans le traitement des patients adultes souffrant de dépression

Denise Silber de Basil Strategies a voulu interviewer Aurore Gérigné, ancienne Directrice Commerciale d’Ethypharm Digital Therapy qui avait acquis les droits de Deprexis en France, pour que nous puissions mieux comprendre ce qui s’est passé.

Q1: Aurore, Merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Quand avez-vous rejoint l’équipe de Deprexis et quel était le statut du produit alors ?

Je travaillais à l’époque chez Ethypharm comme Directrice du marketing stratégique pour le Groupe. A ce titre, nous cherchions des leviers d’innovation pour élargir le portefeuille de produits et nous nous sommes intéressés aux thérapies numériques. En 2020 il y avait une vraie émulation autour de ces thérapies nouvelles et nous avons choisi Deprexis, car c’était la seule solution qui avait déjà été validée cliniquement avec 12 essais clniques randomisés (RCT). Le produit était déjà disponible en Allemagne et nous avons acquis les droits pour la France, le Royaume Uni, l’Espagne et l’Italie.

Q2: Comment le laboratoire Ethypharm a-t-il procédé pour préparer le lancement ? Étiez-vous tous enthousiastes à propos de Deprexis et de l’innovation qu’il devait apporter ?

Pour se remettre dans le contexte de 2021, nous sortions tout juste du Covid et la solution Deprexis répondait aux besoins majeurs en santé mentale et en santé numérique. Les discours politiques, notamment lors des Assises de la Santé Mentale de septembre, 2021, soulignaient l’état des lieux alarmant de la santé mentale et le besoin urgent de solutions nouvelles.

Forts de notre expérience de l’industrie pharma, notre ambition était d’obtenir un remboursement pour Deprexis en tant que dispositif médical (DM) de classe 1. C’est ce que nous avons tenté, tout d’abord via une demande de Prise en Charge Transitoire (PECT) puis via une demande de prise en charge de droit commun pour une inscription sur la liste des produits et prestations remboursable (LPPR).

En parallèle de ces activités, nous avons présenté la solution aux médecins psychiatres et développé notre activité de promotion pour accroitre la notoriété du produit.

Q3: Quels étaient les retours des médecins et patients français qui ont eu l’occasion dessayer le produit ?

Les médecins psychiatres ont été très intéressés par cette solution, notamment dans les cliniques et en libéral. L’accès aux soins en psychiatrie est insuffisant et Deprexis aurait pu faire partie des nouveaux dispositifs de soins. Certains n’avaient d’ailleurs pas attendu le remboursement pour proposer Deprexis à leurs patients qui était disponible en mode non remboursé (NR).

Parmi les professionnels de santé, le médecin généraliste est en première ligne dans l’organisation des soins en santé mentale car il établit 80% des diagnostics de dépression. Notre ambition était également de pouvoir leur présenter la solution, mais dans un deuxième temps, car nous étions limités par le nombre.

Les retours que nous avons reçus étaient très encourageants. Les patients appréciaient la personnalisation de l’outil et les soignants soulignaient la capacité d’ « empowerment » du patient avec Deprexis, une notion déterminante dans le traitement de la dépression. Nous avions également mené une étude d’acceptabilité auprès de 250 patients français afin de mieux comprendre les facteurs favorisant la diffusion de ce type de dispositif.

Q4: Que s’est-il passé en cours de route vers la commercialisation ? Y avait-il un problème d’efficacité pour les autorités françaises ? Ont-elles pris en considération le fait que le produit avait été lancé ailleurs ?

En septembre 2022, après un premier refus et une audition, la Haute Autorité de Santé (HAS) a émis un avis favorable au remboursement avec un « Service Attendu » (SA) suffisant, reconnaissant un bénéfice pour les patients adultes souffrant d’épisodes dépressifs caractérisés légers en complément de la prise en charge conventionnelle mais avec une note d’Amélioration du Service Attendu (ASA) de V, donc trop faible, considérant que les biais des études limitaient la portée de leurs conclusions.

L’évaluation a été réalisée par la Commission Nationale d’Evaluation des Dispositifs Médicaux et Technologies (Cnedimts) sur la base des études cliniques versées au dossier de demande d’inscription. Nous avions également indiqué que le DIGA allemand remboursait la thérapie et que le NICE venait de publier une recommandation en faveur de Deprexis, après avoir évalué plusieurs solutions numériques.

Sur la base de l’avis de la HAS, la Direction générale de la Santé (DGS) et la Direction de la Sécurité Sociale (DSS) n’ont pas souhaité procéder au remboursement de deprexis, considérant que ce dernier ne pourrait apporter un bénéfice économique.

Q5: Quel était l’impact du volet économique de l’histoire ?

Ayant fait le constat qu’une offre non remboursée n’était pas viable économiquement, nous nous sommes rapprochés des cliniques privées de psychiatrie et des mutuelles, pour lesquelles les coûts en santé mentale étaient très importants et avaient explosé depuis la crise sanitaire. Les discussions ont été riches avec le besoin de proposer des solutions innovantes et nous avons démarré plusieurs projets de partenariats. Dans le même temps, l’application a été lancée en Angleterre. Le produit se développait bien et nous avions déjà signé plusieurs contrats avec des NHS locales. Malheureusement, implanter une thérapie numérique dans plusieurs pays en même temps, demande du temps et des efforts d’investissements très importants et nos revenus n’étaient pas suffisants. Etant financé à 100% par le groupe Ethypharm, la décision stratégique a finalement été prise fin 2023 de cesser les activités numériques.

Q6: Pensez-vous que les choses auraient pu évoluer différemment ?

C’est toujours une question difficile. Aujourd’hui, on voit des signes encourageants visant à intégrer le numérique dans l’offre de soins. Les enjeux d’accès au marché restent néanmoins au cœur des préoccupations des acteurs du numérique en santé. Même si des initiatives émergent pour permettre une prise en charge, telles que la PECAN, il reste la problématique du temps. Proposer et mettre en place un cadre réglementaire et financier pour les thérapies numériques est très long, et les entreprises du numérique n’ont souvent pas les moyens financiers d’attendre. Le financement des entreprises est clé pour le développement et la pérennité du secteur or chaque semaine, une startup du numérique en santé met la clé sous la porte.

Les thérapies numériques, au même titre que la télésurveillance, sont au cœur de la transformation de la gestion des soins de santé et ces applications numériques peuvent aider à traiter, prévenir ou gérer une maladie. Elles ont donc un impact économique fort sur le système de santé et réussir leur déploiement est un enjeu de santé publique.

Q7: Quelles leçons tirez-vous de cette expérience ?

Vivre une aventure entrepreneuriale aussi exaltante est toujours source d’enseignement. Tout d’abord, nous sommes arrivés dans un contexte où la santé mentale et la santé numérique étaient omniprésentes dans les médias et dans les discours politiques. Nous pensions qu’on allait nous dérouler le tapis rouge !  Or, nous avons sous-estimé la nécessité de pédagogie auprès des pouvoirs publiques, des administrations et même de certaines sociétés savantes. L’importance de présenter, d’expliquer, de rassurer et de convaincre sur les bénéfices attendus des solutions numériques est primordial.

Ensuite le besoin de formation des professionnels de santé sur les projets numériques est devenu indispensable, Nous devons accélérer leur usage pour mettre à disposition des patients, des professionnels de santé et du système de soins de plus en plus d’outils numériques afin d’anticiper la médecine de l’avenir.

Enfin, nous avons constaté que la création de valeur d’une DTx ne repose pas seulement sur sa technologie mais sur la donnée qu’elle génère. C’est un concept très nouveau par rapport à la pharma « classique » et surtout pour les autorités dans leur évaluation des dispositifs médicaux. Ainsi l’offre d’une thérapie numérique doit se penser dans sa globalité, incluant la donnée sans laquelle le numérique en santé ne peut se développer. C’est un nouveau paradigme, pour tout l’écosystème de santé !

Denise Silber : Merci +++ à Aurore Gérigné pour ces réponses qui illumineront le chemin d’autres start-up !


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